Le squatteur de la Métairie Neuve enfin jugé

Le mois dernier, je vous parlais d’un squatteur surpris à la Métairie Neuve, en juillet 1893. Partant des éléments fournis dans l’article de presse et utilisant diverses sources généalogiques (état civil, recensements, matrices cadastrales) je m’étais attachée à localiser la maison concernée et à identifier ses propriétaires.

J’avais laissé de côté le squatteur pour ne pas m’éparpiller dans mes recherches -déjà longues- et parce que l’article nous donnait bien peu d’informations à son sujet. En l’état, je n’avais rien à raconter sur lui.

Aujourd’hui, il est temps de reprendre les recherches pour essayer d’identifier cet individu et découvrir les conséquences judiciaires de son infraction.

Identifier le squatteur de la Métairie Neuve

Un article de presse pour point de départ

La seule source d’information sur le squatteur dont je dispose à ce stade de mes recherches est l’article publié dans La Croix du Sud, le 8 juillet 1893.

Les éléments relatifs à cet homme tiennent en quelques mots seulement et le journaliste ne donne pas son nom, pas même une initiale. Si je comprends ce choix de l’anonymat, l’individu étant présumé innocent puisqu’il n’a pas encore été jugé, il ne m’arrange pas du tout en tant qu’apprentie généalogiste et historienne locale…

Voyons tout de même ce que l’on peut tirer de ces quelques lignes.

extrait d'un article de presse concernant un squatteur surpris à Montlaur
La Croix du Sud du 8 juillet 1893 – source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque Nationale de France

Cet individu peu gêné était un sujet italien. Le voilà pour quelques temps nourri et logé aux frais de l’Etat. Partisan de la vie à bon marché, il doit être au comble de ses vœux.

On apprend donc dans un premier temps que notre homme est de nationalité étrangère. Il serait a priori italien même si je n’en suis pas intimement convaincue.

De façon générale, mon expérience m’a appris à aborder avec beaucoup de prudence les détails donnés par la presse immédiatement après un fait divers. D’autant plus, qu’au fil de mes recherches, je n’en ai pas croisé tant que ça des Italiens dans le Val de Dagne au 19ème siècle…

On apprend également que notre squatteur a été immédiatement placé en détention provisoire. En effet, l’article étant publié cinq jours après les faits, il ne peut s’agir que de détention provisoire. Aucune audience ne peut avoir eu lieu. Il va donc être jugé, ce qui est plutôt une bonne nouvelle pour moi (beaucoup moins pour lui) parce qu’un jugement, cela laisse des traces dans les archives !

Un détour par les archives judiciaires

Pour en savoir plus, je dois donc aller chercher ce jugement dans les archives du tribunal correctionnel, conservées en sous-série 3U aux archives départementales de l’Aude. Ce sont des documents librement consultables à l’issue d’un délai de 75 ans. Ici, le délai est largement dépassé.

Ne connaissant pas la date de l’audience, je débute ma recherche à tâtons. Pour avoir déjà consulté ce type d’archives au cours des dernières semaines, je mise sur un délai d’un à deux mois entre les faits et l’audience correctionnelle.

Je parcours donc les compte-rendus d’audience des mois de juillet et août 1893 jusqu’à trouver des faits correspondant plus ou moins à la description qui en est donnée dans la presse. Considérant le manque d’impartialité du journaliste de La Croix du Sud, je m’attends en effet à trouver des différences entre les faits retenus par la justice et ceux décrits dans la presse.

Le rappel des faits

Rapidement, je découvre le compte-rendu d’une audience s’étant tenue le 8 août 1893 et dont plusieurs éléments rappellent incontestablement notre affaire.

extrait du compte-rendu d'audience listant les faits reprochés à François Sémili
extrait du compte-rendu d’audience du 8 août 1893 – source : archives départementales de l’Aude

Prévenu d’avoir : 1° dans la nuit du 1 au 2 juillet 1893, sur le territoire de la commune de Montlaur, frauduleusement soustrait des objets mobiliers tels que chemise, sandales, brodequins etc… au préjudice du Sr Vacquier ; 2° : été trouvé le 4 juillet 1893 à Montlaur, en état de vagabondage ; 3° : comme étant sujet Espagnol, contrevenu dans les mêmes circonstances de temps et de lieu, à un arrêté d’expulsion pris régulièrement contre lui le 4 octobre 1890.

Dans cette liste d’infractions, si le lieu, l’époque et le nom de la victime sont ceux que l’on attend ; comme prévu, les faits réellement jugés diffèrent un peu de ceux rapportés dans la presse. Ils sont en tous cas plus nombreux et plus précis.

Il n’est ici nullement question de l’occupation illégale de la maison, qui relève finalement du détail circonstanciel, mais de vol, de vagabondage et d’un séjour irrégulier sur le territoire français. En effet, notre coupable est visé par un arrêté d’expulsion émis presque trois ans auparavant.

A l’issue des débats, et bien qu’il soit récidiviste, le juge choisit de faire preuve d’une certaine clémence à son égard, en condamnant le prévenu à « seulement » à 4 mois de prison. Il justifie cette décision, notamment par la faible valeur des biens dérobés. Le vol n’a pas été commis dans un but crapuleux mais par nécessité.

L’identité du mystérieux intrus enfin dévoilée

En remontant aux premières lignes du compte-rendu, je trouve enfin le nom et le prénom de notre mystérieux intrus ainsi que plusieurs informations qui me seront utiles pour retracer son parcours et éventuellement l’identifier formellement dans d’autres documents d’archive.

identification du squatteur de la métairie neuve à Montlaur (Aude)
Tribunal correctionnel de Carcassonne, audience du 8 août 1893 – source : archives départementales de l’Aude

Notre homme s’appelle François Sémili. Il est le fils de Joseph Sémili et Thérèse Frao. Première surprise qui n’en est pas vraiment une, il est espagnol et non italien, comme indiqué dans La Croix du Sud.

En effet, en cette fin de 19ème siècle, pour des raisons que nous verrons un peu plus loin, de nombreuses familles espagnoles s’installent dans le Sud de la France et notamment dans l’Aude.

Toujours d’après le compte-rendu d’audience, François Sémili serait né le 4 août 1860 à Trem en Espagne. Célibataire et sans domicile fixe, il exerce la profession de terrassier, comme nombre de ses compatriotes.

Depuis quand François Sémili vit-il en France ? Pourquoi et comment est-il arrivé à Montlaur ? Né à l’étranger et sans domicile fixe, avec pour seules informations les quelques éléments contenus dans un compte-rendu d’audience correctionnelle… essayer de retracer son parcours me semble bien ambitieux mais je décide tout de même de poursuivre les investigations.

Sur les traces de François Sémili

Si je ne suis pas convaincue de pouvoir retracer toute l’histoire de François Sémili, maintenant que je connais son nom, je tente une nouvelle recherche dans les archives de la presse ancienne grâce au moteur de recherche dédié sur Geneanet.

Nouvelle plongée dans les archives de la presse ancienne

Je tombe alors sur un article publié dans Le Courrier de l’Aude dans son édition du 10 août 1893, soit deux jours après l’audience du tribunal correctionnel. Il avait échappé à mon attention lors de mes recherches initiales avec le mot-clé « Montlaur ». Ce sont là les limites de l’océrisation1. Sans le nom du principal intéressé, je ne l’aurais donc probablement jamais trouvé.

article rendant compte de l'audience du tribunal correctionnel de Carcassonne en date du 8 août 1893
Le courrier de l’Aude du 10 août 1893 – source : Médiathèque de Carcassonne Agglo

Vol.– Le 3 juillet dernier, un sujet espagnol disant se nommer François Sémili, terrassier de qualité et vagabond de profession, était de passage dans la commune de Montlaur.
Avisant une métairie inhabitée dans la journée, les maîtres travaillant aux champs, il s’y introduisit et changea complètement de toilette en dépouillant l’armoire au linge. Au moment de son arrestation, il était porteur d’une chemise, de sandales, etc. appartenant au volé.
L’accusé, qui a déjà subi plusieurs condamnations pour vols, avait été l’objet d’un arrêté d’expulsion qu’il a enfreint.

Le récit des faits rapporté dans Le Courrier de l’Aude éclaire d’un jour nouveau l’article de La Croix du Sud ainsi que le compte-rendu du tribunal correctionnel.

C’est en combinant les informations trouvées dans ces différents document que l’on obtient une image plus nette et sans doute assez réaliste des faits tels qu’ils se sont déroulés. La scène prend enfin vie devant nos yeux.

C’est pour cela que j’aime varier les sources, tant par leur date de rédaction par rapport aux événements que par le point de vue qu’elles adoptent. C’est le seul moyen de reconstituer une image la plus complète et la plus objective possible (mais toujours imparfaite) d’un fait passé.

Si j’ai maintenant suffisamment fait la lumière sur les faits à mon goût, je m’interroge toujours sur le parcours de François Sémili. Avant de m’intéresser à son histoire personnelle, je cherche à comprendre ce qui l’a poussé à venir en France, comme tant de ses compatriotes.

L’exil des Espagnols au 19ème siècle

Pour essayer de comprendre la présence de François Sémili à Montlaur en 1893, j’ai effectué quelques recherches sur le contexte historico-politique de la période.

J’avais en effet déjà remarqué qu’en cette toute fin de 19ème siècle, plusieurs familles espagnoles s’installent à Montlaur. Au nombre de quatre au recensement de 1891, elles sont une douzaine, dix ans plus tard, au recensement de 1901.

D’après un article de Marie-Catherine Talvikki Chanfreau2, ces arrivées s’inscrivent dans un cadre plus large de fortes migrations de l’Espagne vers la France qui débutent dans la première moitié du 19ème siècle. Ainsi, toujours d’après le même article, 77 736 ressortissants espagnols sont recensés en France en 1891, dont 5 à 10 000 dans l’Aude.

Il s’agit alors essentiellement d’une migration politique, rythmée par les changements de régime, fréquents en cette période de grande instabilité. Les partisans des partis successivement vaincus viennent chercher refuge en France.

Cette vague migratoire concerne aussi de nombreux jeunes Espagnols cherchant à fuir un système de conscription militaire inégalitaire qui défavorise les classes les plus pauvres de la société.

La France est alors une destination de choix pour plusieurs raisons :

  • sa proximité géographique avec l’Espagne,
  • l’existence d’une convention signée entre la France et l’Espagne en 1877 interdisant l’extradition,
  • l’essor industriel et le développement d’un agriculture plus intensive offrant de nombreux emplois à des travailleurs pas ou peu qualifiés.

Le musée de l’histoire de l’immigration, bien que se concentrant essentiellement sur le 20ème siècle consacre également une page à ces familles qui abandonnent tout en espérant trouver de meilleures conditions de vie en France

À Montlaur, comme dans tous les département où ils s’installent, les ressortissants espagnols trouvent majoritairement des emplois de journaliers agricoles ou d’ouvriers. Certaines familles s’établissent durablement au village et à force de travail et d’économies, achètent des terres ou montent leurs propres entreprises, notamment dans le domaine du bâtiment.

À la recherche de François Sémili

Maintenant que je commence à comprendre ce qui a pu pousser François Sémili a venir dans l’Aude, je me demande dans quelle mesure il est possible de retracer son parcours individuel.

N’ayant jamais effectué de recherches généalogiques en Espagne et ne parlant pas un mot d’espagnol, je décide de me renseigner sur le sujet. J’ai souvent lu que les recherches généalogiques n’étaient pas simples en Espagne. Autant vous dire que c’est un euphémisme…

Ne sachant pas où et comment débuter mes recherches, je me renseigne sur le site internet de l’association Gen-Ibérica. Les explications fournies sont claires et concises mais je réalise rapidement que je me suis lancée dans quelque chose de très compliqué.

Le Registro Civil, équivalent espagnol de notre état civil, n’existe que depuis 1871. Pour tous les actes antérieurs, il faut consulter les registres paroissiaux. Ceux-ci étant considérés comme des archives privées, ils n’ont pas été versés au ministère espagnol de la justice, compétent en matière d’archives d’état civil. Ils sont donc toujours conservés dans les diocèses.

Je dois donc déterminer à quel diocèse appartenait la ville de Trem, mentionnée dans le compte-rendu d’audience. Google n’a jamais entendu parler d’une telle ville. Voilà qui commence bien.

Sur Twitter, on me suggère qu’il pourrait s’agir de la ville de Tremp. La ville appartient maintenant au diocèse d’Urgell. Était-ce déjà le cas en 1860 ? Je vais devoir creuser. Et encore, ceci n’a de sens que si François Sémili a déclaré la vérité aux autorités françaises.

A côté de cette première difficulté, j’en pressens une seconde. François, Joseph, Thérèse voilà des prénoms qui ne sonnent pas très espagnols. Ils ont sans doute été francisés.

Même le patronyme Sémili semble avoir été francisé parce que j’en trouve une seule occurrence en Espagne sur FamilySearch. J’en trouve très peu d’occurrences, tout court. Sur Geneanet, le patronyme saisi seul ne renvoie que 41 résultats dans le monde entier. Je note tout de même une famille domiciliée à Capendu !

Les Frao sont un petit peu plus nombreux. Si je les trouve majoritairement en Afrique du Nord, une recherche limitée à l’Espagne fait ressortir une poignée de résultat.

Si la piste espagnole semble compliquée à suivre, il n’est pas beaucoup plus simple de retracer le parcours de François Sémili en France…

Des document administratifs ont-ils été établis à son entrée sur notre territoire ? Qui a émis l’arrêté d’expulsion en 1890 ? Si ce document a survécu jusqu’à nos jours. Où est-il conservé ? Aux archives nationales dans les fonds de la sûreté nationale comme suggéré sur Twitter ? Aux archives départementales de l’Aude ? Dans un autre département ? En effet, rien me dit que cet arrêté a été pris dans notre département.

Bref, je laisse ce dossier en suspens pour le moment. J’y reviendrai sans doute dans quelques temps quand je saurais plus précisément où et quoi chercher.

SOURCES :
  1. l’océrisation est la technique qui consiste extraire les données des documents pour les rendre plus facilement exploitables. Ainsi, les ordinateurs sont aujourd’hui capables de lire des documents scannés et de les convertir en texte. Il est alors possible d’effectuer une recherche par mot-clé dans ces documents, à condition que la transcription ne comporte pas d’erreur de caractère. ↩︎
  2. Marie-Catherine Talvikki Chanfreau est enseignante-chercheuse en civilisation, histoire culturelle et traditions populaires hispaniques.. Elle s’est notamment intéressée aux migrations espagnoles (cf sources) ↩︎

En savoir plus sur Histoire(s) de Montlaur

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

3 commentaires sur « Le squatteur de la Métairie Neuve enfin jugé »

  1. Toujours aussi passionnantes ces recherches qui nous en apprennent plus sur la sociologie de l’époque avec les flux migratoires.
    En ce qui concerne l’expulsion, il a certainement dû être condamné auparavant.

    J’aime

  2. Mic.Doug.

    Merci pour ton énorme travail de recherches ! J’ai enrichi mes connaissances,même sur l’émigration

    espagnole,grâce à toi.

    J’aime

Laisser un commentaire